Il y a deux ans de cela, je posais pour la première fois le pied sur le sol Australien, l’esprit habité par l’envie de voyage et mon sac vissé sur le dos. J’entrepris mes tribulations sur les terres Australes avec la ferme intention d’explorer le plus possible du continent mythique, en laissant mes plans changer au gré des vents, de la géographie et de tout autre facteur inhérent au voyage. À un certain moment de mon périple, que je poursuivais majoritairement en stop, la Tasmanie est apparue de manière fortuite, point d’intrigue sur ma carte routière qui n’en finissait plus de se noircir de notes et d’itinéraires. Lors de mon arrivée en décembre 2013, j’envisageais consacrer trois mois à la Tasmanie, le temps pensais-je, de découvrir l’île, ses monts et vallées, ses rivières et ses lacs, ainsi bien sûr que ses habitants. Quatorze mois plus tard je ne suis las de rien et il me semble que le départ à venir dans vingt-quatre heures vient abréger une période qui devrait perdurer pour que je puisse affirmer avoir abordé la Tasmanie de manière “profonde”, en en traversant tous les paysages géographiques comme humains. Il m’apparaît désormais évident qu’il nécessiterait pour cela encore beaucoup de temps, comme à chaque fois que je me rends dans un endroit inédit sur l’île j’ai l’impression d’en découvrir une nouvelle facette, un nouvel aspect, et ce lieu si spécial de par le monde n’en finit pas de me surprendre.
Qu’on se le dise, la Tasmanie est un joyau. Un concentré de beauté qui émerge de la diversité de ses paysages, du caractère impulsif de son climat, de sa vie sauvage et de sa population globale qui demeure restreinte, ce qui a pour effet d’octroyer à ses 500 000 habitants les luxes suprêmes de l’espace, du temps, de la beauté et du silence. Après ces quatorze mois passés à vivre, travailler, marcher et vadrouiller sur l’île, j’ai pu laisser s’infuser en moi son esprit et ses habitudes, ses mentalités et son histoire. Rapidement une notion m’est apparue comme omniprésente, entêtante même. Une notion qui ici ne nous quitte jamais complètement, un débat de fond prêt a jaillir sur les lèvres de presque tout un chacun. Il s’agit du rapport qu’entretient l’habitant avec l’île, la vision qu’il en a et de la position qui en découle vis-à-vis de l’écologie. C’est ici que le bras de fer commence. Tout individu ayant conscience de la richesse que représente cet endroit en tant que tel, de la sensibilité extrême de son écosystème et de la nécessité primordiale de sa conservation vient rapidement se heurter à une vision plus froide, qui tend à envisager le principal potentiel de l’île par ses ressources exploitables. On parle alors d’argent, de jobs et de développement, se disant de ce côté-ci que plus on pourra exploiter, s’étendre, conquérir, gagner du terrain et générer de l’activité en transformant la beauté en dollars, plus on sera vivant, libre témoin de sa réussite. Les esprits et mentalités s’en trouvent polarisés et c’est souvent de manière radicale, nerveuse et passionnée qu’ils viennent se heurter, l’incompréhension du point de vue adverse entrainant frustration, révolte et colère des deux côtés. Le gouffre qui fracture l’île est une affaire de conscience. Hors, en pareil endroit comme ailleurs, il s’avère difficile de supporter les assauts constants et répétés de l’homme envers la nature, lorsque l’on sait qu’aucun billet de banque ne remplacera jamais l’oxygène produit par une forêt primaire, sinon sa beauté. Quand la nature en question se révèle d’une richesse comme celle dont il est ici débat, on atteint rapidement un état d’incompréhension et de désarroi tel face à sa destruction, que ce dernier cède bientôt la place à la colère. Une colère viscérale et grandissante. Le problème, s’il est mondial, semble ici plus vibrant et palpable dû à la taille de l’île et à son passif d’exploitations forestières et minières. Le tout générant une tension statique, quasi taboue et souvent confuse. Pour amener les bonnes réponses à un problème, il nous faut poser les bonnes questions, chose que les politiques locaux ont une forte tendance à éviter dans l’exercice médiatique.
De manière générale, lorsque l’on se positionne du côté du monde naturel, il est monnaie courante de se heurter à des discours agressifs, arrogants et régressifs, à des catégorisations rapides et malhonnêtes, réactions témoignant du malaise généralisé dans lequel s’inscrit l’humanité. En pareilles circonstances, si l’on veut avancer avec crédibilité, il demeure nécessaire de ne pas répondre par la violence, la haine ou le nihilisme, comme ce sont là des notions faibles et destructrices, générées par l’émotif et desquelles on ne peut rien tirer de constructif. En revanche, la rage et la colère, lorsqu’usées de la bonne manière et tournées à bon escient, se révèlent être un terreau fertile duquel peuvent germer bien des idées. Mieux encore, l’indignation peut être tournée en acte créatif en opposant les arts à la destruction. Il va sans dire que par le biais de ces derniers on ne changera pas nécessairement la mentalité des individus à qui l’on vient se confronter, comme il semble délicat d’imaginer un esprit resté froid à la beauté du monde se montrer soudain réceptif aux Arts que celle-ci peut engendrer. L’expression artistique a cela de bien qu’elle permet de communiquer sur un endroit particulier, en en délivrant une forme évocatrice brute au reste du monde. En ce cas, la richesse et la pluridisciplinarité des arts entrepris seront déterminantes pour reconstituer avec puissance et fidélité l’abondance du lieu lui-même. Si la réaction est une faiblesse, l’action demeure une force, ce pourquoi face au processus de destruction, celui de création semble être une réponse pertinente et appropriée.
C’est ce à quoi s’est employé un groupe de personnes il y a deux mois de cela, en s’immergeant dans la Tarkine suite à l’initiative de Dan Broun, sous le couvert et l’organisation de la Bob Brown Foundation. L’idée était simple, l’application pratique autrement plus complexe : réunir soixante-dix artistes, parmi lesquels peintres, photographes, cinéastes, dessinateurs, danseurs, acteurs, écrivains et musiciens, ainsi que dix volontaire pour coordonner l’ensemble. Le tout dans l’idée de capturer au travers les cinq sens la vie de la Tarkine, sa géographie et son atmosphère. Le but étant de s’imprégner du lieu, puis de transformer et d’exprimer le tout d’une manière propice au partage.
L’action a débuté le Jeudi 4 avril, week-end de Pâques ; nous étions divisés en deux groupes principaux basés respectivement à Corinna et Arthur River, sur la côte ouest. Avec cela, des groupes d’artistes plus restreints étaient disséminés ça et là tout au travers de la Tarkine, ainsi que des marcheurs en mouvement et enfin, quelques autres solitaires, tous explorant, découvrant, prenant des notes, des photos, peignant, jouant de leurs instruments, dansant… L’idée étant de couvrir le maximum d’espaces différents afin de restituer de la manière la plus fidèle possible la richesse de la Tarkine. Car elle est le théâtre d’un éclectisme naturel et géographique rare et surprenant, accueillant une faune et une flore riches et variées, perpétuellement changeantes. Si l’on visite une aire particulière de la Tarkine, elle n’en devient que plus singulière au fur et à mesure que l’on élargit notre champ d’action. De forêt primaire humide aux odeurs enivrantes, on passe tout à coup sur les berges de rivières sans fin ou encore au jetant sur la côte nord-ouest Tasmanienne, dont la ligne océanique se constitue tantôt de roches, de bush ou encore de dunes à perte de vue, qui transforment soudainement la marche, la rendant plus lente, plus introspective, plus mentale. Les vents y sont violents, les vagues viennent s’écraser en continu sur les roches, le sable s’y soulève brusquement, le tout constituant l’opéra des éléments qui s’y confrontent avec force et constance. Une zone de cette richesse, qui condense autant de vie en son sein, constitue un tel poids dans la balance biologique des choses qu’elle ne devrait jamais pouvoir être envisagée autrement qu’en zone naturelle protégée, fermée aux exploitations de tous types. Endommager cette forêt primaire gigantesque n’est rien de moins qu’un acte criminel et suicidaire, qui ne saurait être justifié d’aucune manière, et ce peu importe le nombre de billets verts que l’on pourrait en tirer. Et pour cause ! Dans le monde réel – à savoir celui où l’on se rappelle que l’on vit sur Terre et par la Terre – envisager déforestations, exploitations minières, développement de tourisme de masse ou encore ouverture des pistes aux 4×4 en pareil endroit, revient à se tirer une balle dans le pied après en avoir tiré une en plein cœur de la beauté. Cela équivaut à un échec, un vrai, un sale, un de ceux dont l’amertume demeure une fois que c’est trop tard.
Mais certaines personnes ne sont sensibles devant un arbre que lorsque ce dernier a été transformé en meuble et semblent faire peu de cas du fait d’abattre une forêt millénaire, parcelle après parcelle. Tant que cela génère de l’activité, du travail, fait marcher l’économie (de manière théorique du moins, car un rapide coup d’œil au chiffre d’affaire de l’activité forestière Tasmanienne révèlera qu’elle est poursuivie à perte), et montre que l’on est un État actif et vivant. Mais comment peut-on se penser et se prétendre plus vivant lorsque l’on vit sur le fait de tuer et détruire ? Il ne s’agit pas d’une bataille épique du bien contre le mal, ce sont là deux notions trop vagues et subjectives de toute façon, puisque la plupart des personnes, armées des meilleures comme des pires intentions sont persuadées de faire ce qu’il y a de plus approprié pour vivre ou survivre. Mais lorsque la vision du monde qu’adopte un individu se révèle trop étroite, restreignant la situation globale au point de ne pouvoir l’envisager autrement que par scènes isolées, c’est toute la définition des notions de “logique” et de “nécessité” qui s’en trouvent changées. Il semble alors légitime de penser que pour de pareils esprits, ne pouvant comprendre ou accepter que le monde soit régi selon les lois de l’interdépendance, quelques centaines de jobs suffit à justifier le fait d’écraser la moitié d’une forêt primaire. Ce genre de comportement néo-libéral qui ne recule devant rien tant qu’il se trouve un profit économique potentiel, découle d’un état de conscience trop faible vis à vis de l’inscription de l’humanité dans son environnement naturel. Ce même environnement dont elle dépend et à l’égard duquel elle doit se montrer attentive pour perdurer. Car il y a bien pire que le chômage dans la liste malheureusement trop longue des misères humaines, et comprendre que cette liste ne fait que s’agrandir lorsque l’on méprise son environnement initial, celui qui nous a vu naître, nous permet de vivre et nous verra mourir, est indispensable à la prospérité et à l’équilibre de l’espèce. Envisager l’écologie comme étant secondaire et anecdotique aux activités humaines, une distraction bonne pour les rêveurs idéalistes seulement, à laquelle les gens sérieux ne peuvent pas se permettre de consacrer de temps, est non seulement une erreur mais elle trahit aussi l’impertinence généralisée d’esprits élevés selon une échelle de valeurs et de priorités faussée. Nous sommes des organismes biologiques vivants, tout notre corps répond à une multitude de règles qui constitue un équilibre complexe; il en va de même pour la planète Terre. Il est capital de comprendre que défendre un lieu naturel mis à mal sous le joug d’industries insatiables n’est pas défendre une idée politique ou poétique à dix-mille lieues de la réalité du monde dans lequel on vit ; c’est défendre le monde lui-même, et nous avec. Nous emportons tout dans notre chute, vidant la planète de ses merveilles, déjà affairés que nous sommes à leur trouver des substituts de fortune. Mais toute chose visant à remplacer ce qui est vital n’est autre qu’un subterfuge destiné à la survie. Ainsi, nous nous enlisons dans la tristesse d’un monde mourant et prétendons malgré tout que l’on ne mourra pas avec. Mettons-nous d’accord et épargnons nous l’offense de la bêtise : si le monde meurt, nous mourrons avec. Point. Et quand bien même ce n’eût pas été le cas, il faudrait négliger gravement sa descendance pour penser que ce pût être souhaitable. C’est le genre de mal qui trahit une froideur de cœur qu’aucun billet de banque ne pourra jamais combler, qu’aucun pouvoir ne pourra jamais compenser. On parle sans cesse de richesses en ayant l’air d’oublier que le monde en est rempli, il ne tient qu’à nous de savoir en jouir en état de conscience, avec parcimonie. De la sorte, nous nous maintiendrions en dehors d’un état d’avidité. Avidité nous vouant à la frustration et qui ne saurait être comblée par un matérialisme exacerbé. Au contraire, au 21ème siècle il devient évident que le matérialisme s’avère être la mauvaise réponse à un problème qu’il ne fait que perpétuellement renforcer. Un cercle vicieux dont il est difficile de déterminer le commencement mais pour lequel il est aisé de visualiser une fin, comme l’on avance chaque jour un peu plus rapidement à sa rencontre. Discours alarmiste ? Absolument. Et il aurait fallu entendre la sonnette d’alarme plus tôt, comme ce qui est perdu est perdu à jamais et nous rapproche constamment de notre propre extinction. Nous ne pouvons en aucun cas nous prétendre indépendants du monde que l’on habite et dont nous nous sommes auto-proclamés maîtres. Faut-il qu’en trônant en haut de la prétendue pyramide des espèces, l’on supprime toutes les autres pour se rendre compte que l’édifice nous emportera également dans sa chute ? Il y a quelque chose de terrible dans la manière dont depuis des milliers d’années, l’homme a travaillé à se maintenir dans un rapport de force vis-à-vis de la nature, la craignant plutôt que l’épousant, de sorte que toute occasion de s’en éloigner et de la rejeter en bloc est souvent qualifiée d’ “évolution“ ou de “progrès”. Il ne s’agit pas de tout plaquer et de retourner vivre dans la jungle, mais de ne pas perdre de vue ce qui nous permet de vivre sur cette planète.
Lorsque l’on regarde l’état du monde, on prend conscience de la grandeur et de la décadence de l’Homme, et toutes deux sont vertigineuses. La fin est une notion si abstraite qu’elle demeure difficile à envisager, mais vous pouvez néanmoins en caresser l’idée si vous marchez au cœur d’une coupe de forêt primaire, d’une mine à ciel ouvert où le sol a été violé en long, en large et en travers, dans une zone industrielle pétrochimique si polluée qu’il est difficile d’y distinguer le jour de la nuit, si vous faites face a une décharge à ciel-ouvert, ou encore si vous contemplez une marée noire inonder de désespoir côtes et océans… La liste est longue et jamais exhaustive alors je m’arrête ici. Le fait est que devant de tels paysages de désolation, confrontés à de telles réalités générées par notre espèce, une mauvaise foi accablante est requise pour ne pas reconnaitre les vices de la convoitise et du manque de contrôle auxquels nous faisons face. Ce ne sont pas des idées mystiques, des choses auxquelles on décide de croire ou non, ce sont des faits. C’est en cours et c’est une machine qui ne s’arrête pas. En revanche ce sont des faits que l’on décide de voir ou pas, et pour ce faire, il faut être enclin à questionner son état de pensée et sa manière de vivre, avec ce que cela engendre nécessairement de conséquences et de répercussions; mais tout risque entrainant un mouvement important de l’esprit devrait être considéré comme un risque à prendre.
C’est pour toutes ces raisons et pour toutes les autres que ce genre d’événement prend place. Si on fait seulement deux pas en arrière, nous nous rendons compte d’à quel point cela fait sens, combien c’est nécessaire, non anecdotique et non vain. Cela fait une différence car les gens tendent à préserver ce qu’ils aiment et comprennent, hors, comment aimer un endroit dont on ne sait rien et qui a pourtant tant à offrir ? J’aime cette idée que quelqu’un qui n’a jamais vu la Tarkine de ses propres yeux puisse l’observer à travers le regard, les travaux et l’émerveillement d’autrui. Tout cela pour réaliser à quel point ce lieu est une entité à part entière qui, s’il est détruit, engage irrémédiablement notre destruction à valeur égale et trahit notre échec en tant qu’espèce. Il n’est pas hypothétique d’aimer un lieu sauvage, comme la beauté qui réside dans le monde naturel est pure et que les maux humains semblent s’y apaiser quelque peu. Cela remet chaque chose à sa place et nous rend libre d’avancer. J’ai tendance à penser que l’on peut aisément mesurer l’aptitude au bonheur d’un individu en proportion au temps qu’il passe dans la nature.
En Tasmanie, la question métaphysique du bruit que fait ou non l’arbre lorsqu’il tombe et qu’il ne se trouve personne pour l’entendre s’annule d’elle-même. Pareille circonstance y est impossible. Ici, lorsqu’un arbre s’écroule, il y a toujours des milliers d’êtres vivants pour l’entendre et pour que cela perdure, il faut cesser d’y faire s’effondrer les forêts.